Photo : © Massimo Dean & Yvon Le Men © Marie Chardonnet
— Publié le 4 mai 2022 —
« L’or est déjà là, il suffit de le faire émerger »
Rencontre avec Massimo Dean et Yvon Le Men du projet Le Rance n'est pas un fleuve

Pour Le Rance n’est pas un fleuve, Massimo Dean a entraîné douze actrices et acteurs non professionnels dans un projet théâtral au long cours. Le poète Yvon Le Men en a écrit le texte. Avant d’unir leurs talents, chacun des deux artistes a cheminé avec Les Tombées de la Nuit.

1982, salle des pas-perdus

Des Tombées de la Nuit, le poète Yvon Le Men voit les premiers pas. Dès 1980, Jean-Bernard Vighetti et Martial Gabillard, alors à la barre des Tombées de la Nuit, lui proposent de lire ses textes lors d’un spectacle dans le péristyle de la mairie de Rennes. Sa participation au festival de 1982 lui laisse un souvenir extraordinaire : « Au Parlement de Bretagne, dans la salle des pas-perdus, on a rendu un hommage au poète Xavier Grall. Avec Glenmor, Dan Ar Braz, un orchestre et une troupe de théâtre. La poésie était là, dans ce lieu de pouvoir. Devant plus de 1000 personnes, vraiment toutes sortes de gens. C’était magnifique. » Devenu ami du festival, il revient s’y produire une demi-douzaine de fois.

On part à l’aventure

Pendant ce temps-là, Massimo Dean grandit en Italie. Il y crée notamment un festival de théâtre où il invite des troupes rennaises et rencontre alors Claude Guinard, directeur artistique des Tombées de la Nuit. Massimo Dean s’installe à Rennes en 2000 : « Les Tombées de la Nuit ont soutenu mes productions les plus folles et les plus longues, sourit-il. Aria, en 2012 : un opéra participatif. Puis Les Tours parlent, au Blosne et un travail sur le plaisir féminin Gigot Love, en 2017. Je crois que Les Tombées aiment qu’on parte ensemble à l’aventure, en travaillant des questions qui nous sont chères, à eux comme à moi : l’amour pour la ville, les parcours, le sens. »

Il est fou et à l’heure

En 2018, Massimo Dean cherche à monter un spectacle mettant en scène des personnes non professionnelles « dites en marge ». Il songe à la langue poétique d’Yvon Le Men pour amener leurs histoires. Il lui faut persuader le poète d’accepter une résidence de trois mois. « Quand j’ai reçu Massimo chez moi, je me suis dit : il est fou et à l’heure. On va pouvoir faire quelque chose », raconte Yvon Le Men.

Tout le monde a un poème en soi

Portrait des 12 participants par le photographe Richard Louvet.
Portrait des 12 participantes et participants par le photographe Richard Louvet.

Une fois le groupe d’acteurs et d’actrices constitué, Yvon les a rencontrés et a tendu l’oreille à leur histoire, pour écrire le texte du spectacle Le Rance n’est pas un fleuve, devenu aussi un livre (1). Qu’ont-ils en commun, Massimo et Yvon ? « L’envie de chercher l’or dans les gens, glisse Yvon Le Men. À chaque rencontre avec un ou une nouvelle actrice se produisaient des miracles. Je n’ai pas vu des gens réduits à leurs blessures, mais j’ai vu se créer des êtres puissants, avec des mystères à raconter. Ils sont tous beaux et terriblement poétiques. »

« L’or est déjà là, il suffit de le faire émerger, confirme le metteur en scène. Au début du projet, quelqu’un l’a qualifié « d’impossible à réaliser ». Ça m’a motivé. » Le duo a fait résonner le poème déjà là en chacune et chacun. En celle qui balance des non comme des mitraillettes. En celle qui parle silence. En celui dont les mots sont pressés. « Il fallait que le texte concilie leurs vies et mon écriture, leurs phrases et ma langue », explique le poète.

L’aventure collective est un contre-pouvoir

À Yvon, habitué à dire ses textes, Massimo a fait redécouvrir la joie du théâtre, celle à laquelle il avait goûté lycéen : « Avec des camarades et mon professeur de philo, on avait monté une troupe et joué Les Justes, de Camus. Les spectateurs étant surtout nos oncles et tantes, on a vite fait faillite. Avec Massimo, j’ai retrouvé la raison initiale de la scène : le pari que les gens sont intelligents. L’aventure collective aussi ». Il a laissé son texte se disperser dans d’autres voix. « Parfois, devant nos choix d’interprétation, j’ai lu dans le regard d’Yvon « ai-je vraiment écrit ça ? » s’amuse Massimo Dean. J’adore! » Yvon Le Men le solitaire, le silencieux, répond : « Monter cette pièce ensemble, j’ai trouvé ça merveilleux. Une aventure collective comme ça, c’est un lieu de contre-pouvoir, un contre-chant. Le contraire du faux ensemble dans lequel on vit. »

« C’est une heure tranquille, celle de la poésie et de la vie » (1)

À Massimo, Yvon a fait redécouvrir la force de la poésie : son abstraction. « Elle purifie, elle dit les choses sans trop les nommer, elle a permis aux acteurs d’être sur scène libérés de leur histoire. La poésie apporte un côté pudique. J’avais peur d’étaler des vies », partage Massimo Dean. Il trouve le langage poétique plus universel qu’un autre : « Il place tout le monde au même niveau. On ne se pose plus la question de qui est qui. C’est ça la beauté. » Et il inclut les spectateurs : « Comme il ne signifie pas explicitement, il reste un mystère. Alors le poème appartient à celui qui l’écoute et l’interprète. »

Audrey Guiller

(1) Les Épiphaniques (Editions Bruno Doucey).

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