Photo © DR
Retour(s) sur 2020

En 2020, donner du temps au temps

Nul ne peut se retourner sur l’année 2020 sans évoquer le bouleversement de la crise sanitaire mondiale, toujours bien présente, toujours active à l’heure où sont écrites ces lignes.

D’un confinement à un déconfinement, d’une mesure sanitaire à l’autre, entre frustration et espoir, 2020 a rendu le temps mesurable, palpable, presque organique.

Dès le début de la situation, Les Tombées de la Nuit ont voulu demeurer attentives au contexte, cette idée tellement centrale du projet de l’association. 2020, finalement, c’est le contexte dans toute sa splendeur.

Pendant le premier confinement, il nous fallait patienter d’abord, prendre du recul, regarder en nous. Puis, lors du déconfinement, observer la ville et la vie des Rennais face à cette nouvelle quotidienneté. Pour enfin réagir et imaginer, construire sur l’incertitude, proposer en s’adaptant sans cesse aux nouvelles régulières.

La situation sanitaire s’est imposée sur le pays après un début d’année parsemé de beaux événements pour Les Tombées de la Nuit, alors que continuait notre réflexion sur la place du spectateur et de l’artiste dans nos propositions, à une période où nous nous apprêtions à vivre de nouvelles expériences de jeu avec la ville, de nouveaux projets seuls ou en partenariat, en week-end, le dimanche ou en festival. La tentative d’un retour à une certaine normalité dans nos propositions et dans notre rythme nous a vu naviguer entre projections et ajustement, mot d’ordre d’une année qui nous a tous forcéà re-contextualiser nos actions sans jamais perdre de vue notre essence.

À présent, si l’on s’élève un peu pour observer cette année si singulière, on constate qu’une certaine géographie temporelle s’est écrite.

Pour Les Tombées de la Nuit, en 2020, cinq temps se démarquent, cinq phases durant lesquelles nous avons eu à coeur, entre rythme imposé et rythme choisi, de continuer à penser notre projet, à développer notre récit et, le moment venu, à construire le présent pour créer de nouveaux souvenirs.

Pour que, au-delà de l’angoisse, 2020 soit, ne serait-ce qu’un peu, une année espiègle, une année d’enseignements, de soutiens, de débrouille, une année de joies instantanées et toujours, de temps partagé.

L’équipe des Tombées de la Nuit

I – Janvier à Mars

Le temps régulier d’une saison qui commence

Seules ou en partenariat avec d’autres structures rennaises, le dimanche ou plus largement le week-end, Les Tombées de la Nuit présentent des aventures particulières, où continuent à se mêler propositions artistiques inédites, participation citoyenne et dialogue avec l’espace public. Des rendez-vous pensés en fonction d’une actualité, d’une thématique, de la programmation d’une structure partenaire ou de l’invitation faite à un artiste.

C’est naturellement dans cet esprit que 2020 a débuté…

En 2020, nous avons d’abord joué le jeu avec la ville pour le premier grand événement du mois de janvier, l’expérience émouvante et dépaysante de Zvizdal du Groupe Berlin, à l’Usine de Traitement des eaux de Beaurade. 

Photo : Zvizdal © Benjamin Le Bellec

Cette année promettait aussi de belles collaborations avec des structures culturelles rennaises, comme ce fut le cas pour le concert d’Elliott Murphy à la MJC Bréquigny, en février, premier concert du cycle Le Blues du Dimanche et premier partenariat avec cette structure rennaise que beaucoup de spectateurs découvraient également ce jour-là.

Journée phare de ce jeu avec la ville si cher au projet, Menaces d’Éclaircies (dans le cadre du festival Waterproof) a créé la surprise auprès des Rennais avec une programmation dans divers lieux de la ville, tenus secrets jusqu’à la dernière minute.

Photo : Elliott Murphy © Nicolas Joubard

Puis, le 8 mars, alors que nous n’avions pas encore conscience que nos jours d’insouciance sur l’espace public étaient comptés, Les Tombées de la Nuit ont présenté Le 8 mars des Tombées de la Nuit, programmation concoctée dans le cadre de la Journée Internationale des Droits des Femmes, toujours avec la ville en toile de fond.

Grâce à ce genre de journées, grâce à ces expériences urbaines, avec le temps, petit à petit, la ville devient synonyme de projets artistiques éphémères. Au-delà de la (re) découverte ponctuelle des places et des rues, une cartographie sensible se dessine pour les habitants et spectateurs des Tombées de la Nuit. Toute la ville devient potentiel terrain de jeu. C’est l’art en tant que lieu du lien, l’art questionnant le vivre-ensemble, l’art poétisant notre quotidien.

Photo : A String Section © Nicolas Joubard

Dans la lignée de notre projet originel et depuis le lancement de Dimanche à Rennes, nous continuons à nouer des partenariats avec les acteurs culturels rennais, partenariats sur mesure, au cas par cas, envisagés en fonction de la nature des projets, des besoins spécifiques, en collaboration et en complémentarité avec les interlocuteurs.

En ce premier trimestre 2020, de beaux partenariats dominicaux ont vu le jour, avec Les Zef et Mer et leur panorama des projets bretons émergents ; avec le festival Autres Mesures et l’OEuvre pour 4 pianos de Julius Eastman sur le plateau de l’Opéra ; avec le festival Travelling pour le ciné-concert 4°0 Histoire d’une île et la performance Jukebox Scopitone ; avec le collectif Urbaines pour la journée Un Dimanche à l’Arsenal

Parallèlement à ces projets ponctuels, à ces programmations en saison, seuls ou en partenariat, un travail de fond de relation avec les publics s’effectue, un travail relationnel constant avec les habitants-complices. Sur ce point, l’année 2020 a démarré de manière très active avec notamment la suite de la préparation de fond du Cauchemar de Séville de l’artiste suisse Massimo Furlan. Après un premier report en 2019, les quatorze habitants-complices continuaient à se préparer à rejouer, en mai 2020, la partie française du mythique match France-Allemagne de 1982.

Jouer avec la ville, un sérieux défi technique

Les Tombées de la Nuit aiment bondir d’un lieu à l’autre de l’espace public. Une belle idée sur le papier… Mais comment l’équipe technique arrive-t-elle à suivre ?

En deux mois de ce début d’année 2020, Les Tombées de la Nuit ont donné rendez-vous au public à l’usine d’épuration de Beaurade, à l’Opéra de Rennes, à la MJC Bréquigny, au cloître Saint-Melaine, au Théâtre du Vieux Saint-Etienne, à la Halle Martenot et devant les Champs Libres. Un nomadisme à faire tourner la tête de l’équipe technique chargée de rendre les spectacles possibles. Pour permettre au festival d’être joueur, elle met le paquet sur la préparation, longtemps à l’avance.

« En fonction de la programmation proposée par Claude, on réfléchit d’abord aux lieux qu’il a pressentis », retrace Xavier Ramond, directeur technique des Tombées de la Nuit. Il analyse les fiches techniques des compagnies artistiques pour que le lieu colle aux besoins : une pelouse pour accrocher une structure, un espace plan pour des danseurs, une fenêtre au 3ème étage pour une apparition. « Les services de la Ville nous aident. Par exemple, la direction de la Culture nous a aidés à dialoguer avec les équipes techniques de l’usine d’épuration de Beaurade. »

Une fois le lieu trouvé, Xavier Ramond et son collègue Fabien Gougeon évaluent le budget technique et les conditions de sécurité. Ils organisent une équipe qui peut compter jusqu’à 40 techniciens pendant le festival. Des piliers sur lesquels ils s’appuient. « On travaille ensuite avec le lieu qui nous accueille pour trouver des loges, récupérer de l’eau et de l’électricité, imaginer où se tiendra le public. On explique le projet artistique aux habitants ou professionnels du lieu et on récupère les plans techniques, pour formaliser des propositions qu’on soumet aux artistes”, poursuit Xavier Ramond.

Avant l’événement, l’équipe technique prépare le lieu pour qu’il serve au mieux le spectacle. « Pour Zvizdal, on a posé des pendrillons de velours dans le hangar pour rendre le son mat et occulter la lumière. D’extérieur, on était dans une usine. À l’intérieur, dans une boite noire. » Parfois, il faut bloquer la circulation d’une rue, couper un éclairage public, adapter la lumière d’une salle en s’appuyant sur les équipes techniques du lieu. « À chaque spectacle, on reprend tout à zéro, on se remet en question. Dans un temps court, on joue avec la ville, mais sans la bloquer. »

L’équipe n’est pas à l’abri de changements de dernière minute. « Le 8 mars, on a accueilli la performance de la compagnie Reckless Sleepers : les artistes découpent des chaises sur lesquelles elles sont assises, raconte Xavier Ramond. Elles devaient jouer devant le Parlement, mais la veille, on apprend que la météo sera catastrophique. Tout ce qu’on avait préparé est tombé à l’eau et on a vite monté un plan B, à la Halle Martenot. C’était super car finalement, ça a créé un autre discours, plus intime, valorisant les bruits et les silences. »

Pour Menaces d’éclaircies, des spectacles de danse créés spécialement ont eu lieu dans plusieurs endroits publics tenus secrets. « On gère alors l’équivalent d’un mini-festival dans plusieurs lieux : on monte, on assure plusieurs répétitions, représentations, on démonte… tout ça en une seule journée », résume le directeur technique.

Pas fatigué de ce constant remue-ménage ? « Non, ça continue à m’amuser, sourit Xavier Ramond. Peut-être parce que ma famille est rennaise depuis cinq générations et que je connais et que j’apprécie cette ville. En plus, chaque nouvelle compagnie y apporte son univers. Tout se renouvelle en permanence aux Tombées de la Nuit, alors le plaisir ne s’épuise pas. »

Audrey Guiller

Photo : Zvizdal © Benjamin Le Bellec

II – Mars à Mai

Le temps long du confinement

Alors que l’hiver touchait à sa fin et que notre programmation s’annonçait riche en rencontres, en expérience avec la ville, en collaborations diverses, le vendredi 13 mars en a décidé autrement. C’est ce jour de 2020, sorte de marqueur temporel pour Les Tombées de la Nuit et pour tant d’autres, qui a vu l’état de la situation sanitaire entrer dans la conscience collective. Ce jour que les premières mesures étaient prises par le gouvernement et que la possibilité des rassemblements se réduisait drastiquement. Ensuite, les uns après les autres, les lieux culturels fermaient leurs portes.

Commençait alors une longue période d’incertitude, de décisions crève-coeur, de patience imposée, de prise de recul. Commençait l’expérience du temps tangible.

Après concertation en équipe puis avec nos différents partenaires, et conformément aux recommandations du gouvernement, nous avons annulé, les uns après les autres, les rendez-vous futurs des Tombées de la Nuit en ignorant encore l’étendue des reports et des annulations que nous aurions à annoncer : les partenariats avec l’Antipode MJC, avec AY-ROOP, avec le festival Dooinit, le concert Elpmas de Moondog par l’Ensemble 0, Un dimanche aérien, journée consacrée au cerf-volant et au travail de l’artiste Victor Guérithault, etc.

Puis, alors que le confinement était décrété nationalement, nous avons décidé, de notre côté, de reporter quelques projets d’ampleur chers au projet des Tombées de la Nuit : La Sonothèque Nomade de La Fausse compagnie et Le cauchemar de Séville de Massimo Furlan. 

Enfin, ultime étape de cet effet domino, en avril, il nous a fallu prendre la difficile mais réaliste décision d’annuler l’édition 2020 du festival, dont la programmation était déjà bien avancée.

Cette décision a été suivie de près par une conversation essentielle sur la situation financière précaire des compagnies de spectacle, des salariés intermittents et des prestataires du festival face à cette pandémie. Quelles solutions trouver pour éviter aux structures programmées « chez nous » en 2020, à ces personnes travaillant régulièrement sur le festival, d’être fragilisées ? De bien des manières, il s’agissait ici de poursuivre notre travail d’accompagnement des compagnies et des artistes. Puisque toute l’année, nous avons à coeur de soutenir les artistes dans les différentes étapes de leurs réalisations, d’adapter notre compagnonnage aux besoins particuliers des projets, notre position suite à l’annulation de la saison, d’abord, puis du festival, devait également refléter cette intention.

Après des échanges avec les compagnies, artistes et salariés concernés, et suivant le mot d’ordre des tutelles administratives face à cette situation difficile, nous avons pu trouver des solutions appropriées et fait le choix d’un soutien adapté.

À défaut de nous permettre de prévoir le futur de nos actions dans la ville, les deux mois du confinement du printemps nous ont poussé à regarder en nous, à prendre du recul et de la hauteur. À ce temps de patience nécessaire, nous avons choisi d’associer le passé et l’histoire du projet et d’en partager les trouvailles. Notre activité évenementielle et de diffusion réduite à néant, figée dans une époque désormais révolue, il nous fallait réagir et profiter de cette situation imposée pour embrasser le temps long et faire place au récit : mise en valeur de nos contenus éditoriaux, remaniement du site internet en un portail de contenus dédiés au projet des Tombées de la Nuit. 

Enfin, il était temps d’imaginer la suite. Il était temps de préparer l’été, sous une forme nouvelle, de reprendre les échanges avec nos partenaires, avec les habitants, de repenser les projets, il était temps de réfléchir au visage que prendrait notre fin d’année. Et si nous envisagions le retour de Réveillons-Nous, ce temps fort entre Noël et le Nouvel An que nous avions présenté pendant plusieurs années ? 

III – Juin à Août

Le temps court de l’été

Assez rapidement à la sortie du confinement, fin mai, Les Tombées de la Nuit, s’associant aussi à l’impulsion de la ville de Rennes avec Cet été à Rennes, ont décidé de retourner sur l’espace public en y proposant des événements et en adaptant leurs apparitions et leur communication à la situation sanitaire.

Dans ce rythme forcément plus soutenu que pendant le confinement, en petites foulées attentives, il s’agissait d’embrasser l’imprévu, d’aller à la rencontre, presque individuelle, des Rennais restés en ville cet été, de continuer à accompagner les artistes, de continuer à jouer avec la ville tout en observant son rythme nouveau. Non pas de rassembler en masse mais de surprendre le nouveau quotidien des habitants.

Photo : L’Opéra Fantôme © Benjamin Le Bellec

Faire émerger le potentiel d’un projet et continuer à accompagner les artistes nous tenait particulièrement à coeur dans ce contexte. Ainsi, poursuivant notre compagnonnage avec Étienne Saglio et son Projet Fantôme, nous avons fait le lien entre l’artiste et l’Opéra de Rennes et permis à son projet L’Opéra Fantôme d’être adapté et présenté dans ce magnifique écrin.

De même, le projet La Sonothèque Nomade de La Fausse Compagnie, qui devait être présenté en avril, a finalement trouvé sa place dans cette programmation estivale, début juillet, en adéquation avec les conditions de rassemblements autorisées.

Ce jeu avec la ville, avec le territoire est essentiel pour Les Tombées de la Nuit et le devient encore davantage dans une situation tourmentée comme celle que nous traversons. Durant cet été où beaucoup de Rennais n’ont pas pu partir en vacances, où certains, peut-être, sont restés isolés plus que de coutume, retrouver cette proximité, malgré la distanciation imposée, était nécessaire.

Le 31 juillet, La Navette du Municipal Bal était de passage dans plusieurs lieux de la ville pour faire danser le coeur des Rennais. Cette nouvelle création dans sa forme itinérante de la compagnie On/Off est l’image même de l’adaptation au contexte, de la modification d’un spectacle existant (Le Municipal Bal) face à la situation sanitaire. Une journée de fête bonne pour le moral de tous, et qui s’est soldée, sur le Mail François Mitterrand, par une queue leu leu improvisée, joyeuse et distanciée.

Autre bel exemple du jeu avec la ville en cette période estivale : Heinz Baut de l’artiste suisse Georg Traber. Place de la Mairie, puis Dalle Kennedy et enfin au parc de Maurepas, et devant des passants admiratifs, le circassien Julian Bellini a érigé patiemment une structure de 10 mètres de hauteur, se déplaçant avec agilité et fluidité dans ce labyrinthe de bois et de fragile stabilité.

Début août, le parc du Thabor, lui, a été le lieu des retrouvailles entre Les Tombées de la Nuit et l’artiste Johann Le Guillerm. Pendant deux jours, lui et son équipe d’hommes et de femmes en noir ont entrepris, tel un ballet silencieux et méticuleux, le « montage » de La Grande Transumante ( une première dans cette forme monumentale ), créature de bois, mi- végétale, mi-animale, en équilibre, sans clou, ni vis, ni boulon. Pour les nombreuses personnes de passage ou venues se rafraichir au parc en ces deux jours caniculaires, le temps était à la contemplation, à l’admiration paisible de cette oeuvre éphémère. 

Notre été s’est donc terminé avec la douce mélodie des carrelets de bois s’entrechoquant une dernière fois sur la pelouse du Carré Duguesclin, manière appropriée de clore un chapitre complexe mais néanmoins productif et vivant avant d’entamer, en septembre, une phase encore inconnue de cette année de tous les imprévus. 

Donner un chant, recevoir une place

En juillet, Carine Henry et Jérôme Bouvet ont collecté et diffusé des chants et berceuses du monde dans les quartiers rennais. La distanciation physique de rigueur n’a pas empêché cette Sonothèque Nomade de relier les gens. Simplement.

Sous le tilleul, dans la cour de l’association rennaise Langue et Communication, des femmes et des hommes sont assis. Habituellement, ils viennent là pour apprendre le français. Aujourd’hui, ils sont installés dans la Tisanerie Sonore de Carine Henry et Jérôme Bouvet. « Partout dans le monde, nous collectons des chants et des berceuses que les gens entonnent dans leur langue maternelle, leur expliquent les deux artistes de la Fausse Compagnie. Pour donner la parole à ceux qui ne parleraient pas de leur culture sinon, pour garder une mémoire de la diversité et de la richesse des humains. »

« Même au milieu du désert, nous pourrions enregistrer des chants », explique Jérôme. Carine et lui ont fabriqué pour cela un curieux instrument qui fonctionne sans pile, mais à l’aide d’une manivelle qui produit de l’électricité. Ce petit studio d’enregistrement de rue possède aussi un appareil qui photographie chaque chanteuse ou chanteur et un porte-voix, qui permet de diffuser les chants collectés auparavant. 

À Annaba, en Algérie, le couple a recueilli un chant Igbo, contant l’histoire d’une femme qui va chercher de l’eau à la rivière. Jérôme tourne la manivelle de son instrument pour faire entendre la voix au groupe rennais. Une femme assise, tisane à la main, fredonne les paroles, se balance et rit.

Dans la cour, Carine se tient devant un porte-voix géant en bois. Elle propose au groupe de leur chanter ce qu’ils souhaitent. « Un chant arménien ! » suggère une femme aux cheveux longs. Chaque chant est un espace de partage, une rencontre. La femme arménienne a les larmes aux yeux. À son tour, elle brave sa timidité et choisit de donner un chant, aux autres et à l’instrument enregistreur. « Je pleure parce que je chante les souvenirs de mon pays qui sont restés coincés dans ma gorge trop longtemps. Merci », conclut-elle. Donner et recevoir.

Sur le marché du Blosne, Carine et Jérôme ont collecté des chants. Comme ils l’ont fait pendant dix jours à Maurepas, à Cleunay, aux Gayeulles, dans le centre-ville. « Après le confinement, on se demandait comment les gens allaient accepter de retisser des liens ainsi, explique Carine. Non seulement ils nous ont partagé leurs chants, mais on est repartis du marché des cadeaux plein les mains. On s’aperçoit que cette disponibilité qu’on leur offre pour accueillir leur histoire, ça les touche. »

Annemasse, Genève, Saint-Jacques de Compostelle : ce sont les prochaines étapes de collectage des deux artistes de La Sonothèque Nomade. Avant de s’y envoler, au dernier jour de leur étape rennaise, ils ont organisé une Sonofête sous le tilleul. « On a invité toutes les personnes qu’on a croisées àRennes ». Ceux qui ont chanté en gallo et en breton, les Tibétains du restaurant voisin, le jeune homme sans papiers qui leur a donné de la poésie en français. Tous regardent la guirlande de photographies de celles et ceux qui ont donné un chant, de Maurepas à Brooklyn. « Ça fait famille », dit un homme. Une femme se tourne vers Carine et Jérôme : « S ’il n’y avait que des gens comme vous, on vivrait bien et on mourrait tranquille. »

Audrey Guiller

Photos : La Sonothèque Nomade © Benjamin Le Bellec

Comment la ville à recommencé à vivre

Pour Les Tombées de la Nuit aussi, l’été s’est avéré hors norme. Le festival, annulé, a laissé place à six rendez-vous surprise. Claude Guinard, directeur artistique de la structure, ne nie pas la frustration de son équipe. Mais comment manquer une telle occasion de se réinterroger et de réinventer ?

Comment la pandémie a-t-elle affecté Les Tombées de la Nuit ?

Claude Guinard : Le festival a été annulé. C’est la deuxième fois seulement en dix-huit ans. Nous avons été embarqués dans un tsunami. En faisant profil bas, car nous étions bien conscients d’être tous dans le même bateau. La période a été marquée par l’incertitude. On ajustait au jour le jour. Mais les collectivités nous ont annoncé d’emblée qu’elles maintenaient leurs subventions. On a donc pu honorer les contrats de tous les artistes, techniciens et prestataires réguliers.

Vous vous êtes demandé comment allaient faire les gens sans culture ?

Prétendre que les gens ont absolument besoin de nous et de la culture ? Non ! Qui serais-je pour parler ainsi à leur place ? Je n’ai pas voulu proposer immédiatement une alternative au festival. On risquait d’être à côté de la plaque. On avait besoin de réfléchir, de savoir comment les gens ressentaient cette période. L’espace public étant notre terrain de jeu, il nous fallait observer comment la ville allait recommencer à vivre. Et attendre le déconfinement. Je pense que cette période a été une perche pour que le monde culturel descende, si besoin, de la tour d’ivoire où il est parfois monté. Cet été, nous avons invité le suisse Georg Traber à construire une incroyable tour éphémère de 10 mètres, dalle Kennedy. Une dame l’observait, interloquée. Je lui ai demandé si elle avait besoin d’information. Elle m’a répondu : « Oui, je cherche un endroit où faire des photocopies ». Ça ramène à la réalité ceux qui l’auraient quittée. Le secteur culturel doit rester humble. Ensuite, la dame m’a interrogé sur la performance.

Qu’avez-vous voulu proposer à la place du festival ?

Malgré les complications liées à la distanciation physique, à la nécessité de masques, de gel, de messages d’avertissement au public, il était important pour nous de ne pas laisser tomber l’espace public. Nous avons imaginé six rendez-vous. Autour de projets qui permettaient de rencontrer les habitants. Comme La Sonothèque Nomade, où deux artistes ont collecté des berceuses et chants parmi les Rennais de tous horizons. Ou bien la sculpture mouvante de Johann Le Guillerm. Les artistes ont pris le temps, au jour le jour, d’aller à la rencontre des spectateurs, de s’impliquer. La crise a relancé un débat pertinent et nécessaire : dans la culture aussi, n’y a-t-il pas surproduction et surconsommation ? Une autre voie est possible.

Le jeu, le rire, l’amusement avaient encore leur place cet été ?

Oui ! Pour garder la flamme, on a eu envie de jouer le jeu de la surprise. On a proposé des spectacles dans des lieux plutôt passants, mais sans rien annoncer. Cela a bousculé l’équipe : comment communique-t-on sur les spectacles alors ? N’est-ce pas risqué? À chaque fois, on distillait quelques indices. Cette période m’a donné encore plus envie de ne pas trop prévoir à l’avance, de m’adapter au présent, de proposer des rendez-vous frais, spontanés. Le contraire d’un abonnement à une salle de spectacle… Et voilà comment, complètement à l’improviste, La Navette du Municipal Bal a réussi à entrainer 50 Rennais dans une folle chenille sans contact, sur Le Mail. Des policiers, qui observaient le manège, ont dit : « Ça fait plaisir à voir ! »

Propos recueillis par Audrey Guiller

Photo : Heinz Baut & La Grande Transumante © Benjamin Le Bellec

IV – Septembre à Octobre

Une temporalité adaptée

Lors de la rentrée de septembre, à une période de flottement et d’incertitudes face à la situation sanitaire, nous avons tenté de retrouver une certaine régularité dans notre rythme et dans notre programmation. L’activité et les projets ont repris progressivement, avec bien sûr une attention toute particulière portée à la situation et aux mesures qu’elle nous imposait.

D’une certaine manière, ces conditions difficiles nous ont encouragés, encore davantage, à privilégier le dialogue. Avec les artistes, avec nos partenaires et avec les habitants. Quant à notre programmation artistique, nous l’avons souhaitée ouverte à la surprise, potentiellement changeante et libérée d’un cadre trop figé forcément inadapté aux montagnes russes de l’actualité.

Premier partenariat de saison depuis le printemps 2020, Les Tombées de la Nuit associées à L’Écomusée du Pays de Rennes et à l’association Clair Obscur ont proposé, samedi 19 septembre dans la cour de ferme de l’Écomusée, une projection de La rentrée des classes et La Foire Agricole de Vincent Patar et Stéphane Aubier. Organisée à l’initiative de l’Écomusée, qui souhaite développer plus régulièrement ce genre d’événements, cette soirée à la campagne aux portes de Rennes a été l’occasion pour nous de jouer avec ce magnifique espace en y présentant ces deux films courts aux thèmes adaptés. 

Pour notre premier Dimanche àRennes de septembre, nous nous sommes associés au CCNRB pour une programmation danse, aux côteś de nos complices d’I’m From Rennes et dans le cadre de leur festival. Suite à l’annulation de celui-ci en raison de la situation sanitaire, nous avons tout de même décidé de maintenir l’événement.

Le jour J, nombreux étaient les spectateurs à se croiser devant Manège de Bouside Ait Atmane du collectif FAIR-E, ballet hip-hop sur le caroussel en mouvement de la place Hoche, et au CCNRB pour la création C’est confidentiel de la Rennaise Léa Rault.

Photo : C’est confidentiel © Benjamin Le Bellec

Dimanche 27 septembre, jour mémorable pour l’équipe des Tombées de la Nuit puisque c’est le jour où Un dimanche aérien a enfin pu être présenté au public. Après moult obstacles, sanitaires ou météorologiques, d’avril à septembre en passant par juillet, la journée consacrée au cerf-volant a pu être présentée au Stade de la Bellangerais, en version 2020, sous une forme adaptée et allégée. La patience paye.

Familles, enfants, jeunes et moins jeunes se sont succédés pour tester les cerfs-volants de l’artiste rennais Victor Guérithault, véritables oeuvres d’art flottantes, ou pour simplement faire voler leurs propres cerfs-volants dans ce ciel coloré. 

Photo : Un dimanche aérien © Benjamin Le Bellec

Puis début octobre, nous nous sommes associés à Electroni[k], dans le cadre de Dimanche àRennes, pour l’installation graphique monumentale Mécaniques Discursives de Fred Penelle et Yannick Jacquet, présentée sur la façade du Couvent des Jacobins, pendant le festival Maintenant. 

Enfin, la performance Will you marry me ? fut la surprise de notre programmation automnale. Pas d’annonce sur notre programme papier, une publication sur notre site quelques semaines avant les représentations mais, afin de ne pas rassembler en masse, aucun horaire révélé.

L’artiste italienne Sara Leghissa nous plonge, via l’affichage sauvage, dans certaines pratiques illégales de la vie courante et s’intéresse particulièrement à la relation entre espace public et actes illégaux. La nature même de la performance, ce happening dans l’espace public qui se fond naturellement dans le paysage et la vie urbaine, a permis à notre désir de surprise, fruit d’un ajustement face à la situation sanitaire, de fonctionner. La performance a pu être vue, place Sainte-Anne, tant par les gens de passage que par les nombreuses personnes attablées en terrasse. 

Photo : Will you marry me ? © Benjamin Le Bellec

Du côté des relations aux publics, et depuis l’été, nous avons souhaité continuer à créer du lien de proximité et à prendre le temps de la rencontre avec les habitants. Trois projets ont permis depoursuivre ce travail relationnel, projets qui devaient aboutir, dans les mois suivants, si la situation le permettait, à une performance sur l’espace public, à une exposition ou à une résidence :

Ces nuages qui courent là-bas, performance implicative de l’artiste rennaise Gwenn Mérel, est une forme impromptue surgissant dans le paysage urbain, une déambulation dans l’espace public. Cinquante personnes apparaissent dans la ville à la rencontre des passants, toutes vêtues de pulls tricotés main, représentant un même ciel bleu parsemé de cumulus de beau temps… À l’été 2020, pour mener à bien le projet, Gwenn Mérel et Les Tombées de la Nuit ont proposé à des habitants de confectionner ces pulls-nuages. L’appel à participation, largement diffusé sur différents réseaux, a ainsi permis la rencontre d’une cinquantaine de tricoteuses du territoire qui, pour la plupart, ne connaissaient pas Les Tombées de la Nuit. 

Photo : Ces nuages qui courent là-bas © Marie Chardonnet

• Travail photographique sur le rapport à l’image de soi à travers la phase de réveil, Métamorphées ou l’éloge de l’aube d’Anne-Cécile Esteve, saisit des visages « hors contrôle », ceux-là même qu’on ne dévoile que dans la sphère privée. Et justement, pour ce projet très spécifique et pour alimenter l’exposition qui devait être présentée fin décembre dans le cadre de Réveillons-nous, Anne-Cécile Esteve était à la recherche de personnes de tous âges, prêtes à l’accueillir chez elles pour la nuit et à être photographiées au saut du lit. Ce travail de recherche entrepris par Les Tombées de la Nuit a créé un rapport de proximité et de confiance mutuelle avec les participants et l’agenda d’Anne-Cécile Esteve a commencé à bien se remplir de tous ces rendez- vous nocturnes avec ses futurs modèles.

• « Si vous pouviez claquer des doigts et vous téléporter quelque part, là maintenant tout de suite, où iriez-vous ? » Le projet Bons Baisers de Rennes de Marilyne Grimmer, étape rennaise de son oeuvre Postcards from elsewhere, propose à des personnes âgées d’être téléportées vers une destination de leur choix.

Après avoir écouté les histoires, les anecdotes de voyages et les souvenirs, elle téléporte les participants dans l’endroit de leur rêve le temps d’une photo. Après un travail de photomontage, l’image deviendra une carte postale envoyée ensuite aux participants.

Pour ce projet, Les Tombées de la Nuit ont initié une collaboration avec l’association Les Petits frères des pauvres, qui travaille particulièrement avec des personnes âgées en situation d’isolement. Ils ont accueilli l’initiative très chaleureusement puisqu’elle s’associait à leurs efforts dans la lutte contre cet isolement, indéniablement accentué par le confinement.

En 2020, année si particulière, notre volonté d’accompagner les artistes n’a jamais été entamée. Faire le lien entre l’Opéra de Rennes et Étienne Saglio afin que son Fantôme trouve, pour quelques semaines, une nouvelle maison ; proposer à Léa Rault qu’elle présente son spectacle de danse C’est confidentiel dans le cadre d’un festival de musique ; soutenir Victor Guérithault dans la structuration d’un événement consacré à son travail, tant en logistique qu’en communication ; entraîner des habitants-complices dans une aventure, plus ou moins longue, aux côtés d’artistes comme Gwenn Mérel, Anne-Cécile Esteve, Marilyne Grimmer ; conseiller, écouter, guider, chercher et imaginer ensemble. C’est ainsi que nous concevons l’accompagnement artistique.

Si, de manière générale, nous adaptons notre compagnonnage aux besoins particuliers des projets, alors 2020, année exceptionnelle, n’a pas fait exception. À ce titre, nous avons amorcé de nouveaux accompagnements avec Guz II et La Ko-Compagnie en résidence d’écriture et en aide à la création, deux projets musicaux qui seront présentés au public en 2021. Les Tombées de la Nuit ne disposant pas de lieu de résidence, il s’agit d’un compagnonnage nomade. 

« Ils dégagent quelque chose de profondément intime »

Soutenue par Les Tombées de la Nuit, la photographe rennaise Anne-Cécile Esteve mène le projet Métamorphées. Elle dort chez des habitants qu’elle ne connait pas puis les photographie dès leur réveil, pour capter ce moment intime et fragile, de métamorphose entre sommeil et éveil.

Pourquoi photographier des gens au réveil ?

Anne-Cécile Esteve : Quand j’ai commencé ce projet, il y a deux ans environ, c’était un peu une blague. J’avais pris l’habitude de photographier, au saut du lit, les amis et la famille qui dormaient chez moi. J’accrochais les clichés sur un «Mur des réveillations». Ça me faisait rire. Puis je me suis rendu compte que, derrière ce côté marrant, c’était compliqué pour certains de me livrer cette image d’eux au réveil. J’ai donc creusé l’idée : pour m’éloigner du côté«caricatures de sales tronches du matin», j’ai choisi de contraster en faisant des portraits en noir et blanc, avec des éclairages léchés. J’ai trouvé ça très beau.

Qu’est-ce que des corps et des visages embrumés ont de beau ?

Ils dégagent quelque chose de profondément intime. Je me suis aperçue que régulièrement, lors de séances, je me sentais voyeuse, mal à l’aise d’être intrusive. Finalement, un adulte se réveille seul ou bien avec la personne avec qui il vit ou avec qui il a dormi. Partager ce moment avec quelqu’un d’autre est rare. Je trouve cela très beau, parce que les gens sont vraiment à nu. Je les photographie avant qu’ils n’enfilent leur personnalité. Avant qu’ils ne maitrisent l’image d’eux qu’ils choisissent de montrer ensuite au-dehors. C’est beau aussi, parce que c’est un instant où les personnes habitent beaucoup leur corps. Elles se touchent, s’étirent, baillent. C’est tout leur corps qui s’exprime. Elles sont seules avec leur corps. Cela crée un côté très sensuel, très charnel, qui rend également les photographies intimes. Et finalement, toutes les femmes et les hommes que j’ai photographiés ont quelque chose en commun à cet instant : une certaine fragilité.

Difficile de mener un projet autour de l’intime en temps de confinement et de distanciations. Comment faites-vous ?

Jusqu’à présent, j’ai réalisé 32 portraits individuels de personnes de 23 ans à 65 ans. Le projet a pris une autre dimension à partir du moment où Les Tombées de la Nuit m’ont soutenue. Au départ, je ne photographiais que des proches. Maintenant, ce sont des inconnu.e.s. L’équipe me trouve des personnes qui acceptent d’être photographiées. Je les rencontre autour d’un café puis je vais dîner et dormir chez elles. Nous nous sommes adaptés aux reconfinements, déconfinements et couvre-feux. Mais malgré la période, les gens sont restés très partants pour ouvrir leurs portes. Ils me disent qu’ils le font pour la rencontre, et parce que la démarche les amuse. J’arrive chez eux avec une bouteille, mes chaussons et parfois mon sac de couchage. Ils me racontent des épisodes de leur vie ou bien je capte une ambiance. J’ouvre une porte sur leur univers. C’est comme si je partais en voyage dans ma ville. Le soir, j’installe mon studio éphémère. La personne me prévient de son heure de réveil, pour que je me lève un quart d’heure plus tôt. Dès que leur réveil sonne, ils viennent directement s’asseoir sur le tabouret face à l’objectif. Leur processus de réveil a lieu devant moi.

Photo : Métamorphées © Anne-Cécile Esteve

Comment les Tombées de la Nuit vous ont accompagnée ?

Leur soutien financier me permet de réaliser ce projet. Quand je leur ai soumis mon idée, ils ont été très ouverts. Je sais qu’ils travaillent davantage avec des artistes de spectacle vivant que des photographes. Ça ne les a pas empêchés de m’écouter. Je suis photographe autodidacte. Même si c’est mon métier, c’est le premier projet artistique que je développe. L’équipe des Tombées ne m’a pas jugée sur mon CV, mais sur mon projet. C’est chouette et rare. Ils m’aident à réfléchir au mode d’exposition. Ils me mettent en lien avec des personnes à photographier et me conseillent sur la façon d’entrer en contact. Car quand on parle de photos au réveil, cela peut effrayer les gens. Avec les Tombées, j’ai trouvé la manière de leur expliquer que je ne cherche ni à les mettre en danger, ni à les ridiculiser, ni à les embellir d’ailleurs. Mais plutôt à capter quelque chose de plus profond en eux.

Propos recueillis par Audrey Guiller

Co-productions et/ou accompagnements artistiques en 2020

ACTION HERO (UK) • OH EUROPA

ANNA RISPOLI (BE) • A CERTAIN VALUE

ANNE-CÉCILE ESTEVE (FR)* • MÉTAMORPHÉES OU L’ÉLOGE DE L’AUBE

ASSOCIATION W (FR)* • DEAL

CAPTAIN BOOMER (BE) • PASTURE

CLÉDAT ET PETITPIERRE (FR) • VÉNUS PARADE

COLLECTIF A/R (FR) • PLACEMENT LIBRE

COLLECTIF ÈS (FR) • LOTO 3000

COMPAGNIE OCUS (FR)* • LE DÉDALE PALACE

COMPAGNIE YZ* (FR) • IMPROMPTUS

DAVID MONCEAU (FR)* • CLARTÉ

ÉTIENNE SAGLIO (FR)* • L’OPÉRA FANTÔME

GUZ II (FR)* • ICEBERG

GWENN MÉREL (FR)* • CES NUAGES QUI COURENT LÀ-BAS

L’INSTANT DISSONANT (FR)*• L’ÎLE SANS NOM

JÉRÔME BOUVET / LA FAUSSE COMPAGNIE (FR) • LA SONOTHÈQUE NOMADE

JÉRÔME MINIÈRE (QC) • L’ÉPICERIE MUSICALE

KALI & CO (FR)* • LE RANCE N’EST PAS UN FLEUVE

L’ÂGE DE LA TORTUE (FR)* • FUSÉE DE DÉTRESSE 

L’AMICALE DE PRODUCTION (FR) • BIG DATA YOYO

L’ÉCOLE PARALLÈLE IMAGINAIRE / SIMON GAUCHET (FR)* • LE PAYS INTERNE

LA KO-COMPAGNIE (FR)* • ¡ COLECTIVA !

LE CORRIDOR (BE) • PATUA NOU

MARILYNE GRIMMER (FR) • POSTCARDS FROM ELSEWHERE / BONS BAISERS DE RENNES

MASSIMO FURLAN (CH) • LE CAUCHEMAR DE SÉVILLE

QUIGNON SUR RUE (FR)* • CITÉFERTILE

SACEKRIPA (FR) • VRAI

THANK YOU FOR COMING (FR) • FINIS TON ASSIETTE

VICTOR GUÉRITHAULT (FR)* • KITELAB / UN DIMANCHE AÉRIEN

* Compagnies de la Région Bretagne

V – Novembre à Décembre

Bis Repetita

Fin octobre, nous apportions les dernières touches à notre programme papier Novembre-Décembre, la programmation de Réveillons-Nous, le Retour était finalisée et allait être annoncée dans ces pages, un temps fort mi-novembre se préparait, avec la performance Ces Nuages qui courent là-bas de Gwenn Mérel dans les quartiers Bellangerais et centre-ville, avec des mini-concerts de l’Octuor Oxymore au Roof et la résidence de Marilyne Grimmer pour son projet de téléportation photographique. 

Une fin d’année riche en propositions adaptées se profilait, les liens avec nos partenaires, les artistes et les habitants se renforçaient à nouveau, notre travail de communication reprenait des couleurs plus habituelles bien qu’adapté, toujours, à la mode de 2020 : entre invitation aux spectacles et annonces tardives. 

« Mon boulot, c’est de rassembler des gens »

Les Tombées de la Nuit jonglent avec spectacle vivant et espace public. L’art de la souplesse face à l’imprévu, ils connaissent. Mais la pandémie a placé la barre encore plus haut. Avec l’équipe, Lénaïc Jaguin, directeur de la communication, a repensé la façon de rendre visibles les artistes et d’inviter les spectateurs.

Avez-vous revu votre façon de communiquer dès le premier confinement ?

Lénaïc Jaguin : En mars, après avoir accusé le coup de l’interruption du travail, on s’est rapidement dit qu’on pouvait voir cette pause contrainte sous un autre angle. Habituellement, notre communication se fonde sur un équilibre entre le temps long et le temps court. Le temps court, c’est inviter, promouvoir et rendre compte des spectacles qu’on diffuse. Le temps long, ce sont les vidéos, photos, textes, articles qu’on produits sur le fond de notre travail : notre projet, nos valeurs, nos recherches et expérimentations sur la culture dans l’espace public. Et on avait régulièrement la petite frustration que toute cette réflexion de fond était un peu trop vite recouverte par l’actualité autour des spectacles. Donc nous avons pris le temps de les rendre plus visibles. Nous avons refondu le site Internet pour rendre ces contenus plus visibles. C’est très intéressant d’avoir le temps de revenir à l’essentiel, au sens qui guide nos actions au quotidien. On a, par ailleurs, mis en ligne de très belles captations vidéo de concerts de Peter Von Poehl et Syd Matters ou du spectacle Lexicon des artistes de cirque NoFit State Circus.

En juin 2020, tout a repris « comme avant » ?

Pas vraiment… On a découvert l’art, disons, de la « non communication ». Mon boulot, c’est de rassembler des gens autour d’une proposition artistique. En juin, nous avons enfin renoué avec la possibilité de travailler dans l’espace public, mais dans un nouveau monde où le protocole sanitaire rendait la notion de rassemblement compliquée, voire interdite. On a joué le jeu et changé notre façon d’inviter en quelque chose de plus… mystérieux. On distillait des infos un peu floues pour que les gens aient une petite idée des spectacles à venir, sans pour autant créer d’attroupement. Claude Guinard a choisi de relocaliser les spectacles dans des lieux plus passants. Le succès des propositions artistiques ne s’est plus évalué à la grandeur des rassemblements. Mais de belles choses se sont passées, en plein été, pour les Rennais restés en ville.

Les artistes se sont-ils plaints de cette communication minimale ?

Nous nous sommes adaptés en leur proposant autre chose. Au lieu des annonces qu’on ne pouvait plus faire, nous avons concentré nos efforts sur la trace des spectacles et mis en place davantage de moyens vidéos et photos pour garder une trace de qualité. C’est une autre façon d’accompagner et de mettre en valeur les artistes. Et puis, tout le monde avait conscience de la situation chaotique. On l’accepte, on essaie de faire avec, avec modestie. Nous avons trouvé un nom pour ces événements que l’on prépare, mais qui n’aboutissent pas forcément : des « Bulles ». Moments privilégiés mais aussi fragiles. Peut-être se concrétiseront-ils, peut-être pas. Finalement, nous revenons face à face avec notre matière première : le contexte dans lequel nous vivons. On essaie d’en rire, aussi.

Propos recueillis par Audrey Guiller

Mais de nouvelles annonces gouvernementales et le virus lui-même n’ont pas tardé à nous faire revoir, encore et encore, notre copie. 

Les embûches de fin d’année :

• Le 28 octobre, face à l’aggravation de la situation sanitaire, un deuxième confinement national de quatre semaines est décidé et nos activités sont brusquement mises à l’arrêt.

• Le 29 octobre, nous en prenons acte : impression du programme annulée, spectacles et performances de novembre reportés. Désormais de retour en télétravail, l’équipe des Tombées de la Nuit, meurtrie comme tant d’autres, continue à avancer sur les projets, en attendant des jours meilleurs. Prochaine étape, notre temps fort de fin d’année, Réveillons-nous, le Retour, à partir du 26 décembre.

• Vers le 10 décembre, nous apprenons que les théâtres, cinémas, musées, salles de spectacle resteront fermés au moins jusqu’au 7 janvier 2021. Nous sommes donc contraints d’annuler nos événements en intérieur pour ce temps fort de décembre.

Restent néanmoins deux belles propositions sur l’espace public, que nous avons hâte de présenter aux Rennais :

– Dans Surgissements Centaures du Théâtre du Centaure, intervention insolite et surprise, les créatures mythologiques du centaure-mâle et du centaure-femelle bouleversent l’espace public, ses usages et ses usagers.

– Dans Magnificent 4 de Wooshing Machine, quatre personnages assis sur des chaises jouent un rituel rythmique et chorégraphique en se tapant les mains et les jambes. Un décalage s’opère et la séquence devient écho de la ville, conduisant doucement à une transe ludique et libératrice.

• Dimanche 27 décembre, nous avons la joie de présenter Surgissements Centaures en cette période de fêtes. De l’esplanade Charles de Gaulle au Thabor, en passant par République, la place Hoche et jusqu’au Parlement, les centaures se sont enfin levés dans les rues rennaises, ultime et poétique pied de nez à cette année laborieuse. 

Surgissements Centaures © Benjamin Le Bellec

• Lundi 28 décembre, les conditions météorologiques nous empêchent de présenter une deuxième fois la performance du Théâtre du Centaure. Pas encore abattus, et habitués aux caprices du ciel, nous reportons Surgissements Centaures pour la matinée du lendemain que l’on attend ensoleillée. 

• En fin de journée, les Belges de Wooshing Machine viennent d’arriver àRennes, prêts à nous présenter leur performance Magnificent 4, dès le lendemain.

Vingt minutes plus tard, après qu’un cas de COVID dans l’équipe des Tombées vient d’être détecté, nous leur demandons de repartir à leur hôtel : le reste de nos propositions de fin d’année est annulé et, aux derniers jours de l’année 2020, l’équipe entière des Tombées de la Nuit entame une semaine d’isolement.


Si l’on considère le temps de manière purement linéaire et objective, cette année aura été un constant va-et-vient entre projets et déconvenues, une accumulation de nouvelles très perturbantes, une épreuve aux effets durables.

Mais si l’on tente de regarder le temps différemment, par un autre biais, si l’on s’éloigne de la notion de jours, de semaines, de mois traversés pour contempler plutôt les expériences vécues, les événements partagés, les idées proposées, tout ce qui fait la matière de la vie, alors 2020 aura été, de bien des manières, une leçon de résilience, de patience, une année imparfaite, certes mais infiniment humaine. 

MENU
LES TOMBÉES DE LA NUIT sont soutenues par La Ville de Rennes, La Région Bretagne, Le Département Ille-et-Vilaine et Le Ministère de la Culture.

© Les Tombées de la Nuit 2022