Photo : © Métamorphées © Anne-Cécile Esteve
— Publié le 11 mars 2021 —
« Ils dégagent quelque chose de profondément intime »
Rencontre avec la photographe rennaise Anne-Cécile Esteve qui mène le projet Métamorphées.

Soutenue par Les Tombées de la Nuit, la photographe rennaise Anne-Cécile Esteve mène le projet Métamorphées. Elle dort chez des habitants qu’elle ne connait pas puis les photographie dès leur réveil, pour capter ce moment intime et fragile, de métamorphose entre sommeil et éveil.

Pourquoi photographier des gens au réveil ?

Anne-Cécile Esteve : Quand j’ai commencé ce projet, il y a deux ans environ, c’était un peu une blague. J’avais pris l’habitude de photographier, au saut du lit, les amis et la famille qui dormaient chez moi. J’accrochais les clichés sur un «Mur des réveillations». Ça me faisait rire. Puis je me suis rendu compte que, derrière ce côté marrant, c’était compliqué pour certains de me livrer cette image d’eux au réveil. J’ai donc creusé l’idée : pour m’éloigner du côté «caricatures de sales tronches du matin», j’ai choisi de contraster en faisant des portraits en noir et blanc, avec des éclairages léchés. J’ai trouvé ça très beau.

Qu’est-ce que des corps et des visages embrumés ont de beau ?

Ils dégagent quelque chose de profondément intime. Je me suis aperçue que régulièrement, lors de séances, je me sentais voyeuse, mal à l’aise d’être intrusive. Finalement, un adulte se réveille seul ou bien avec la personne avec qui il vit ou avec qui il a dormi. Partager ce moment avec quelqu’un d’autre est rare. Je trouve cela très beau, parce que les gens sont vraiment à nu. Je les photographie avant qu’ils n’enfilent leur personnalité. Avant qu’ils ne maitrisent l’image d’eux qu’ils choisissent de montrer ensuite au-dehors. C’est beau aussi, parce que c’est un instant où les personnes habitent beaucoup leur corps. Elles se touchent, s’étirent, baillent. C’est tout leur corps qui s’exprime. Elles sont seules avec leur corps. Cela crée un côté très sensuel, très charnel, qui rend également les photographies intimes. Et finalement, toutes les femmes et les hommes que j’ai photographiés ont quelque chose en commun à cet instant : une certaine fragilité.

Difficile de mener un projet autour de l’intime en temps de confinement et de distanciations. Comment faites-vous ?

Jusqu’à présent, j’ai réalisé 32 portraits individuels de personnes de 23 ans à 65 ans. Le projet a pris une autre dimension à partir du moment où Les Tombées de la Nuit m’ont soutenue. Au départ, je ne photographiais que des proches. Maintenant, ce sont des inconnu.e.s. L’équipe me trouve des personnes qui acceptent d’être photographiées. Je les rencontre autour d’un café puis je vais dîner et dormir chez elles. Nous nous sommes adaptés aux reconfinements, déconfinements et couvre-feux. Mais malgré la période, les gens sont restés très partants pour ouvrir leurs portes. Ils me disent qu’ils le font pour la rencontre, et parce que la démarche les amuse. J’arrive chez eux avec une bouteille, mes chaussons et parfois mon sac de couchage. Ils me racontent des épisodes de leur vie ou bien je capte une ambiance. J’ouvre une porte sur leur univers. C’est comme si je partais en voyage dans ma ville. Le soir, j’installe mon studio éphémère. La personne me prévient de son heure de réveil, pour que je me lève un quart d’heure plus tôt. Dès que leur réveil sonne, ils viennent directement s’asseoir sur le tabouret face à l’objectif. Leur processus de réveil a lieu devant moi.

Comment les Tombées de la Nuit vous ont accompagnée ?

Leur soutien financier me permet de réaliser ce projet. Quand je leur ai soumis mon idée, ils ont été très ouverts. Je sais qu’ils travaillent davantage avec des artistes de spectacle vivant que des photographes. Ça ne les a pas empêchés de m’écouter. Je suis photographe autodidacte. Même si c’est mon métier, c’est le premier projet artistique que je développe. L’équipe des Tombées ne m’a pas jugée sur mon CV, mais sur mon projet. C’est chouette et rare. Ils m’aident à réfléchir au mode d’exposition. Ils me mettent en lien avec des personnes à photographier et me conseillent sur la façon d’entrer en contact. Car quand on parle de photos au réveil, cela peut effrayer les gens. Avec les Tombées, j’ai trouvé la manière de leur expliquer que je ne cherche ni à les mettre en danger, ni à les ridiculiser, ni à les embellir d’ailleurs. Mais plutôt à capter quelque chose de plus profond en eux.

Propos recueillis par Audrey Guiller

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