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— Publié le 31 mai 2022 —
Quand le « pour de faux » crée des émotions pour de vrai.
Retour sur la performance du « Cauchemar de Séville » au Roazhon Park

40 ans après la douloureuse défaite de la France face à l’Allemagne en demi-finale de la coupe du monde de football, le metteur en scène Massimo Furlan a fait rejouer le match par onze habitantes et habitants rennais. Quand le « pour de faux » crée des émotions pour de vrai.

17 mai 2022, Roazhon Park. Dans le vestiaire des joueurs du stade rennais, moquette rouge et noire, onze Rennaises et Rennais ont enfilé leur maillot bleu roi à l’effigie de l’équipe de France de football. Ils s’échauffent avant le match. Certains par des mouvements de hula-hoop. D’autres en mangeant des madeleines bretonnes. Une joueuse est allongée par terre, jambes relevées à la verticale :

– C’est pour faire descendre…
– Descendre quoi ? Tes chaussettes ?
– Mais non, la pression !

Ce soir, le metteur en scène Massimo Furlan fait rejouer à des habitants la mythique demi-finale de la coupe du monde de 1982, à l’issue cuisante pour les bleus. Le Cauchemar de Séville, tragédie en deux actes avec prolongations. Commentée par Vincent Simonneaux et Cyrille L’Helgoualch, l’aventure théâtrale rejoue, sans ballon ni adversaires, les mouvements et actions de l’ensemble du match.

Trois ans et deux confinements plus tard

Dans le vestiaire, on entend des mains qui claquent sur des cuisses en short, pour tromper l’attente et la tension qui monte. « L’équipe s’est rencontrée pour la première fois en janvier 2019, raconte le vrai faux entraîneur Hubert-Hidalgo. Trois ans, des confinements et quantité de rebondissements plus tard, nous y voilà ! »

Pour se préparer, certains habitants ont regardé encore et encore le match de 1982. D’autres ont écrit leurs déplacements sur des fiches bristol ou les ont matérialisés visuellement sur des cartes. « Dans un studio, avec notre voix et nos mots, on a fait un enregistrement audio de nos mouvements pendant les 2h20 de match. Il est diffusé dans notre oreillette », explique Carole-Lopez, prof de yoga.

« On est en demi-finale ! »

Pour s’entraîner, Anne Cécile-Genghini a fait du jogging fractionné et retrouvé ses co-équipiers pour un soccer mensuel. « Je fais à peine la différence entre un coup franc et un corner, ça rajoute à l’absurde, sourit-elle. L’idée n’est pas de connaître les mouvements de notre personnage par cœur, mais de l’incarner et d’être fidèle aux grands moments du match. Et puis je m’appuie sur l’esprit d’équipe : en trois ans, il est devenu très fort. »

Dans le vestiaire, ça sent le baume du tigre des muscles qu’on tente d’assouplir. Les joueuses et joueurs sont « chauds ». « Profitez de ce moment unique, parce qu’on est quand même en demi-finale de la coupe du monde ! rappelle le coach Hubert-Hidalgo. Je sens le plein d’énergie entre nous. Cette énergie, on va la mettre sur le carré vert ! » Anne Cécile-Genghini fait un dernier étirement, s’apprête à entrer sur le terrain. Puis un doute l’assaille : « C’est lent, quand même, ce match. Est-ce que le public ne va pas s’ennuyer ? »

« J’adore ça, les délires collectifs »

« Houuuuuuuuuuuuu ! » : au milieu de la première mi-temps, dans la tribune de 2000 spectateurs, Anne-Claire vient subitement de se lever, énervée, pour huer un arbitre fantôme : « Oui, je sais, en réalité il n’y a pas d’arbitre, mais on est à fond ! Ce match c’est une grosse blague. Tout le monde le sait mais fait semblant d’y croire. J’adore ça, les délires collectifs. » En effet, dans les tribunes, ça chante, ça encourage, ça applaudit, ça lance une ola par ci, un clapping par là. Les drapeaux bleus s’agitent, les commentaires brillants du match grésillent dans les transistors et ça sent bon la galette saucisse, comme à Séville. « On est tous là, à regarder un match dont on connait la fin. Sans ballon, sans enjeu. On est avec les joueurs et on ne les lâche pas, c’est n’importe quoi… mais ça marche ! », décrit une autre spectatrice, venue avec ses ados.

« J’avais l’impression de voir le ballon »

Hajar-Battiston regagne le vestiaire sur une civière. Elle vient de heurter le joueur allemand Harald Schumacher, symbolisé par une armoire placée sur le terrain : « C’était improbable ! Le public a hurlé au moment de mon accélération. Ça m’a porté. J’ai frappé l’armoire. J’étais chamboulée. Je ne savais plus où je devais tomber. Mes co-équipiers ont cru que j’étais blessée pour de vrai. Platini m’a tenu la main. J’avais imaginé cent fois la scène dans ma tête. Mais la vivre avec le corps, les gestes, les sensations, c’est très fort. Je n’arrive pas à redescendre. »

Coup de sifflet final. Le reste de l’équipe, suante et haletante, rapplique. « C’était dingue, j’avais l’impression de voir le ballon. On finit par le croire ! », hallucine Carole-Lopez. « Ah la vache ! On a couru, complètement pris par l’adrénaline, on a tout donné ! » rebondit Bruno-Janvion. « J’avais peur de ne pas tenir, souffle Laëtitia-Tigana. Je suis fan de foot depuis gamine. Ce que j’aime, c’est l’émotion que ça t’apporte. Ça t’emporte. J’ai jamais eu autant de supporters, autant de gens avec moi. Petit à petit, je me suis vraiment retrouvée en demi-finale de la coupe du monde. »

« Change le cours de l’histoire ! »

Aurélie-Bossis n’a pas vu le match passer : « J’ai vraiment ressenti les moments tristes, les moments gais. Devant une action loupée, j’ai réellement pensé « quel dommage! ». Quand il y a eu le but français, j’ai un peu triché, j’ai été embrasser mes coéquipiers. Bossis ne le fait pas dans le match, mais j’étais tellement contente ! Je voulais en profiter. »

Surtout qu’elle a eu la lourde tâche de tirer le but manqué qui « fait tout foirer » : « Ah la la, quel enfer ! C’est tragique. J’ai eu l’impression d’aller à l’échafaud. J’ai entendu : « Aurélie, reviens, n’y va pas ! Fais quelque chose. Change le cours de l’histoire… » Mais Bossis lui-même a dit, ensuite dans des interviews, qu’il n’avait pas culpabilisé. Il y a des choses qui nous échappent, on n’y peut rien. »

Augustin-Trésor vient de dédicacer une photo de Marius Trésor : « le spectateur a fait comme si j’étais le vrai. Impossible de lui dire non, j’ai signé. » Adrien-Giresse vit « un rêve de gamin, un aboutissement de fou, porté par le public ». Quelqu’un tente de modérer l’enthousiasme : « Je vous rappelle quand même que vous êtes éliminés ». Sans succès. « Non ! répond une joueuse. On dédramatise. Ce qui était douloureux est devenu joyeux… »

Audrey Guiller

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