Photo : © Tes Mots dans ma Bouche © Benjamin Le Bellec
Mots intimes voyagent de bouche en bouche
Interview de l’artiste Anna Rispoli

Souvent, la parole collective est très rhétorique, peu authentique. Avec Tes mots dans ma bouche, l’artiste Anna Rispoli fait émerger dans l’espace public une discussion intime autour de l’amour. Doucement, parler d’affectif amène à parler de société, de politique.

Tes mots dans ma bouche, est-ce un spectacle, une lecture?

Anna Rispoli : C’est une lecture participative. Le public prête sa voix à un dialogue basé sur des conversations réelles à propos de l’amour et du désir, entre hommes et femmes d’âges et d’horizons très différents, enregistrées à Bruxelles.

Pourquoi vouliez-vous parler d’amour ?

Au départ, le mot « amour » sonnait hyper kitsch, pour moi. Quelques lectures féministes m’ont fait voir les choses autrement, au-delà de l’amour romantique. J’habite Möllenbeck. Après les attentats, la question du vivre ensemble s’est forcément posée. Comment partage-t-on la ville, de manière physique mais aussi symbolique, avec des voisins terroristes ? J’ai voulu construire une parole collective authentique. Pour moi, si l’on veut bâtir une société, il faut que l’on soit capable de parler de ce qui est proche des gens, de l’intime. En partant de la réalité sensorielle, affective, érotique de chacun. De parler de politique de manière affective.

Cette discussion a-t-elle réellement eu lieu ?

C’est ce que je voulais au départ : faire se rencontrer des gens qui ne se rencontrent pas d’habitude, pour faire éclater les bulles dans lesquelles chacun évolue. Ça n’a pas été possible. Alors je suis devenue le lien. J’ai recueilli la parole de chacun en leur demandant de réagir aux propos des autre set de leur poser des questions. Mais j’ai restitué leurs réponses réelles, avec leurs particularités de langage. Le problème de la parole collective, c’est qu’elle gomme les détails : les accents, les hésitations, la coloration. Or, c’est ça qui crée l’authenticité. Sans cela, la parole devient une médiation ,une généralisation. Elle devient rhétorique, voire moraliste. J’ai cherché à atteindre une parole collective vivante.

Pourquoi jouer sans acteur et dans des lieux publics ?

Le texte a été dit dans une salle de mariage, un lavomatique, un vestiaire de piscine ou une tribune de stade. Dans des lieux publics où la notion d’intimité, de partage est latente. Où la conversation est toujours possible, mais s’enclenche finalement rarement. Il faut quelque chose pour la libérer.J’ai choisi la lecture participative pour que les spectateurs  fassent l’expérience de l’empathie radicale :ils ne font pas que s’imaginer ce que l’autre ressent. Ils laissent l’altérité prendre possession d’eux, par la sensualité des mots, par l’intime. Ils s’imaginent être quelqu’un d’autre : qu’est-ce que ça me fait, cette pensée très différente dans ma bouche ?

Alors que le propos est très intime, après la lecture, les spectateurs parlent beaucoup entre eux…

Oui, beaucoup de curiosités et de dialogues se créent. Chacun est inspiré de ce qu’il a entendu pour dire ce qu’il pense. L’amour contre la peur de l’autre…Un des personnages dit : « l’amour, c’est accepter de laisser l’autre nous changer radicalement. » Personnellement, j’aime connaître les villes à travers les différentes réactions des gens au texte.

Audrey Guiller

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