Photo : © Skia © Alain Amet
— Publié le 29 novembre 2017 —
Skia Lumière Noire

Après avoir questionné les regards rennais par ses immenses réalisations sur bâches de chantiers, avec le projet Les yeux ouverts, l’artiste Vincent Glowinski a investi le théâtre du Vieux Saint-Etienne (dans le cadre du festival du TNB) pour y proposer une étonnante cartographie de lumière noire. Skia lumière noire, performance étonnante où s’entremêlent les matières, où l’acte créatif se dévoile pudiquement mais fermement dans le presque imperceptible.

Skia lumière noire vient, en quelque sorte, clôturer l’aventure rennaise de Vincent Glowinski. Initiée par les Tombées de la Nuit, l’idée de Les yeux ouverts s’est concrétisée grâce au soutien actif de l’entreprise SNPR et de son dirigeant Vincent Lesage. Ainsi, de mars 2017 à octobre 2017 ce sont quatre fresques qui ont vu le jour sur les colossales toiles urbaines qui recouvraient et protégeaient différents chantiers de ravalement. Mais elles ne sont pas arrivées là, toutes faites puis posées. Non. Cette proposition artistique à mi-chemin entre street-art et exposition en plein air prenait toute sa valeur et tout son sens par l’engagement physique de l’artiste. Si chaque œuvre interrogeait l’anatomie et le regard du public, notre regard, sur celle-ci, le corps et le geste de l’artiste ne demeuraient pas cachés, reclus dans un atelier à l’écart. La création se réalisait, prenait forme in situ. En effet, le jour venu Vincent Glowinski arpentait les échafaudages et, armé d’une brosse, d’un pulvérisateur dévoilait en temps réel sa création. L’artiste camouflé derrière les plis de la bâche ne dévoilait, à nos regards interloqués, son corps impliqué et sa gestuelle que par le dévoilement progressif de l’oeuvre au cœur de la ville. Avec Skia lumière noire Vincent Glowinksi renverse ce dispositif.

Véritable performance inclusive (plutôt que totale) l’expérience Skia lumière noire mérite de ne pas être trop déflorée par des mots. Rituel nouveau, le secret que contient cette œuvre sera savouré par chaque spectateur selon son regard propre. Quel chamane, quel peintre rupestre n’aurait pas rêvé de voir s’animer sur un mur de pierre ses visions hallucinées des rencontres symboliques et allégoriques pleines de sens des corps et de leur environnement transcendé ?

Cartographie urbaine lumineuse et anatomique du corps de la ville et du corps dans la ville, ce rite spectaculaire déroutant s’appuie sur les expériences précédentes de Vincent Glowinski qui a bien compris et intégré, que le corps en mouvement de l’artiste était partie intégrante de tout acte créateur. Human brush (du nom du spectacle/performance/dispositif déjà initié par Vincent et ses acolytes Jean-François Roversi, programmateur vidéo ; et Eric Desjeux, musicien), pinceau humain, plume animée, virevoltante le graphiste, pourtant, n’hésite pas à se plaquer au sol ou à une table qui semble d’autopsie. Usant de la matière du lieu, en l’occurence les vieilles, vénérables pierres d’un des murs de l’église Saint-Etienne, l’artiste plaque les tracés d’une ville (de tout le) monde sur une feuille de papier que la magie technologique projette au devant de lui, de nous. Il faut se décider, regarder l’homme qui dessine en contre-bas ou bien se concentrer sur l’écran qui n’en est pas un mais où, comme par magie, apparaissent, fantomatiques, en transparence, les mains de l’artiste en plein effort… Et l’effort est partagé. Que nous est-il demandé, spectateurs,  de regarder ? L’homme qui s’agite, qui dessine sur la table sur le plateau ? La projection spectrale de son geste et du résultat de son geste sur la vénérable surface du mur qui nous fait face ? Voilà ? A quoi donc sommes-nous venu faire face ? Quel est cet intriguant qui est à l’oeuvre et va se jouer de nous, de l’oeuvre dans laquelle nous nous trouvons installés et que, par un énigmatique procédé technologique il va impliquer, retourner, déchirer, chiffonner afin de nous montrer par le jeu des lumières noires la plus intimes déchirures de nos rapports corporels avec la ville.

Car, c’est ainsi. L’artiste dessine à grand traits le plan d’une intersection. Projetée sur le mur qui nous fait face ce n’est encore que de l’art, de l’art moderne appuyé sur une technologie maîtrisée. Mais, l’accident survient, le heurt. Et l’artiste s’injecte, de démiurge désincarné surplombant la table des destinées dessinées, il devient lui-même le corps, l’instrument délimitant dans une chorégraphie projectrice la radiographie de son intimité la plus crue qui, sans en avoir l’air, fait écho(graphie) au plans de la ville-monde venant à la catastrophique rencontre du décor/des corps.

Artiste « plain », Vincent Glowinski (qui devient, de son propre chef, dessinateur, chorégraphe, danseur, acteur…) va au bout du bout des réflexions que soulèvent l’implication du corps dans la mise en œuvre du street-art et des dangers qui irrigue celui-ci ainsi que toutes les interactions entre l’organique et l’urbanistique. L’accident, la rencontre violente entre le plan et le corps, est le nœud rituel de la mise en scène de cette mise en abyme de lumière (noire). Cet accident, cet impact violent, décisif, Vicent Glowinski l’a vécu personnellement dans son corps. Ce trauma devient donc le cœur du basculement entre l’art spéculatif (comme en miroir) et l’incarnation artistique du spectacle vivant.

Se revêtant d’encre le corps du graffeur devient plus organique et plus spirituel, par une imbrication technologique  paradoxale, sa matérialité devient lumière et signe par ses mouvements une réalité émotionnellement puissante par son caractère éphémère. La danse, la transe par  soubresauts fascinants, par ondulations émouvantes trace des réalités organiques qui s’effacent tout en marquant, en interrogeant nos rétines… Et puis, nos sens en alerte, ne sont pas rétifs aux plages sonores parfaitement adéquats d’Eric Desjeux. Le musicien (qui officie également en solo  sous le nom de Tzii) a su fort subtilement adapter ses nappes sonores électroniques aux enjeux organiques du dessin (dessein) très concrètement onirique de Vincent Glowinski. Rarement, crépitements et ondulations sonores auront su accompagner si justement une vision lumineuse des rapports intimes entre art,corps et ville…

Thierry Jolif pour Les Tombées de la Nuit

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