Interview d’Ogres !
© Les Ogres © Nicolas Joubard

Sara Selma Dolores et John John Mossoux
Les ogres. Compagnie Thank you for coming. (Be)

Un spectacle bavard profondément injuste mais néanmoins humoristique

Dans ce conte cruel, la jeune compagnie bruxelloise « Thank you for coming » démonte la morale et ses codes avec force avec une belle critique de notre société bienpensante. Les deux comédiens nous offrent surtout un joyeux spectacle teinté d’humour noir avec de joyeux et provoquants détours nous amenant à rire (ou pas) de notre belle morale !  

Mais Sara, c’est quoi ce spectacle ?

Sara Selma Dolores (rires…) Très bonne question !

C’est la deuxième pièce que j’écris. Je travaillais sur le thème de l’ogre. A travers mes recherches, je commençais à vraiment exploser cette figure. Maintenant, les ogres sont végétariens, ils sont verts, ils s’appellent Shrek. Ils sont sympas. Je suis alors allée chercher dans les ogres des contes.

Je me suis aussi inspirée du film « Le voleur, sa femme et son amant » de Peter Greenaway. Et là, ça a commencé par faire une infusion dans ma tête.

Peter Greenaway s’est beaucoup inspiré de la Renaissance. C’est comme une grosse peinture et ça finit par un repas d’humain et d’amour. J’ai aimé les couleurs et l’atmosphère en général.

Et puis, enfin, nous sommes allés chercher l’ogre dans le public. J’ai ouvert cette figure de l’ogre pour le diluer un peu partout. Effectivement, l’ogre est aussi quelqu’un de raffiné. Dans les contes, par exemple, je me suis rendu compte que les ogres n’arrivaient pas à manger les enfants qu’ils avaient capturer. Ils faisaient des bouillons, ils allaient chercher des bonnes herbes…Ils les cuisinent sérieusement et c’est pendant le temps de la cuisson que les gamins s’enfuient.

Ensuite, il y avait l’histoire d’exciter le public. C’est l’expérience de Milgram que l’on produit à la fin. Ce psychosociologue a fait des expériences pour chercher à évaluer le degré d’obéissance à un ordre contraire à la morale, d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime.

Cela me questionne. Souvent, on se dit que pendant la guerre « J’aurais été résistant, mais en fait, peut-être pas… c’est pour cela que la dernière scène est difficile à assumer pour moi…mais je me dis qu’un jour, si tu vois ça dans la rue, tu peux changer de regard et tu peux agir.

Quand on joue devant des ados par exemple, ils sont très mal à l’aise. Ils ont un sens moral beaucoup plus élevé, peut être qu’ils sont aussi plus dupes du spectacle.

John John Mossoux C’est d’ailleurs un spectacle d’adolescents en colère dans cette espèce de monde où l’on ne comprend plus tellement les valeurs…On est prêt à suivre le premier venu, à partir en djihadisme. Tu te poses la question de savoir jusqu’où tu es prêt à aller pour te battre ? Tu es alors prêt à sortir tes propres armes…contre le monde qui ne veut pas de toi.

Donc ce spectacle est un joyeux bazar….

Tu joues beaucoup avec les mots valises dans ton spectacle

Sara Selma Dolores Oui, cela est très important. Cela me pose question. On ne peut plus faire comme dans les années 50, 60, 80, on a besoin de mots clés qui uniformisent… Mais de l’autre côté, on perd une saveur des mots. Au début du spectacle, on parle des euphémismes…et puis, on commence à se regarder, à appeler un chat un chat, un noir un noir, des arabes des arabes…

On remet de l’ordre dans ce que c’est que le langage. Le langage, les mots, c’est avec ça qu’on pense….

C’est exactement la même chose qu’avec Franck Le Page.  Il nous dit « Avant, on appelait des pauvres, des pauvres, puis les exploités, maintenant, on les appelle les défavorisés ».

Quand on les appelait les exploités, on se posait la question « Par qui ? » Maintenant, avec « défavorisés », on peut juste dire « Je sais, je n’ai pas eu de bol ».

John John Mossoux Les mots qui dérivent, ce sont des mots drôles, car ils offrent des étiquettes dans la société où on apprend plus à dire à un vieux « T’es vieux » pourtant, il n’y a pas de mal à l’être !

Tu as un gout prononcé pour l’art culinaire dans tes spectacles, car le premier s’appelait « Boudins et chansons »

Sara Selma Dolores Je suis intéressée par tout ce qui touche à la bouche. Et les mots en font partis. Ce premier spectacle était un duo de chansons féministes. Un maire ne nous a pas autorisé à chanter dans une ville parce que cela mettrait mal les musulmans… Moi, je suis arabe. Si je ne mange pas de porc, je peux quand même en parler ! j’étais stupéfaite qu’un homme politique puisse mélanger le signifiant et le signifié du mot « cochon ».

Quelles sont les réactions du public les plus marquantes ?

Sara Selma Dolores Je dirais que la réaction la plus fréquente est la personne qui vient te voir et qui te dit : « Est-ce que ça vous est déjà arrivé que quelqu’un arrête le spectacle ? Ça c’est intéressant, par ce que non, ce n’est jamais arrivé que quelqu’un arrête le spectacle. Par contre, des gens le demandent…ils viennent parler ou sont soulagés.

John John Mossoux Certains disent : « Ça fait du bien t’entendre ça. » On ne sait pas si on a vraiment fait plaisir au public… Ce qu’ils aiment aussi, c’est l’ambivalence du propos, le fait que ce ne soit pas une histoire, une pensée. C’est plutôt rare. Tu penses ce que tu veux. Et à la fin, personne ne peut t’aider à résoudre ce truc. Parfois, on a aussi des gens fâchés de s’être sentis pris en otage…certains se disent qu’ils veulent partir mais ne partent pas. 

Quel sera ton prochain spectacle ?

Sara Selma Dolores Le prochain spectacle sera sur les inégalités à table. Ce sera un banquet participatif. Et on verra pourquoi les riches bouffaient du pain blanc et pas du pain gris finalement.

Parfois, il y a des constructions d’inégalités même à l’endroit simple de manger.

Roseline Pontgélard

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