Rencontre avec Gabriella Cserhati du G.K. Collective
© Gabriella Cserhati © DR

« On n’est pas là pour se montrer, on est là pour défendre quelque chose » Isabelle Hazaël comédienne G.K. Collective.

 

Tu es hongroise, tu as vécu à Berlin et tu travailles maintenant en France. Quelle est la nationalité de G.K Collective ?

Gabriella Cserhati Je suis hongroise et ça me tenait à cœur que le nom de la troupe soit un peu anglophone et international sur l’ouverture de la nomination. On dit aussi qu’on est une troupe car les acteurs sont investis depuis le début en 2009.

Je suis complètement hongroise. J’ai grandi, vécu la bas, j’ai commencé et terminé mes études supérieures en réalisation cinématographique à la seule université qui faisait de la pratique à Paris 8 à l’époque.

C’est pour cela que ton approche de l’espace scénique est proche du théâtre allemand de Brecht ?

Gabriella Cserhati C’est vrai que Brecht a eu autant d’impact sur le théâtre en Hongrie qu’il a eu sur le théâtre en Allemagne. Forcément, j’ai une tradition du théâtre de l’Est avec un mélange avec l’Allemagne… Cela fait parti du théâtre avec lequel j’ai grandi. Ce n’est pas un choix. C’est organique.

 

A un moment donné dans ton parcours, tu en as eu assez, il me semble, avec le cinéma et les grosses machines de production cinématographiques….est ce de là que tu as eu envie d’inventer des formes différentes. Est-ce pour te cacher ?

Gabriella Cserhati J’ai fait deux films, un court et un long. Je les ai tous fait avec Fabien Lartigue en co -réalisation et on ne peut pas dire que j’en ai eu marre de la grosse production de cinéma car je n’en ai pas fait même si j’ai fait des tournages avec des équipes normales entre 30 et 40 personnes, je n’ai pas été une star mondiale reconnue du cinéma. Fabien Lartigue est aujourd’hui le dramaturge de la compagnie.

Ce qui m’a beaucoup questionné, c’est plus le mode de consommation que le cinéma. Il y a 250 films français produits par an. C’est magnifique, mais cela me renvoie plus à des produits de supermarché comme quand je choisis des yaourts dans des rayons.

Je ne voyais pas comment je pourrais être utile en rajoutant un film. Je ne voyais pas comment un film de plus pourrait changer le monde en sachant qu’avec le type de film qu’on a envie de faire, ça sort deux semaines dans maximum dix salles. Je n’avais pas envie de devenir un produit de consommation culturel alors que c’était le point de départ pour percer.

 

Si tu n’as pas envie que le théâtre soit un produit de consommation culturel, quelle voie empruntes-tu ?

Gabriella Cserhati Je reprends contact avec les acteurs avec lesquels j’ai fait des films, j’enchaîne avec d’autres personnes qui étaient à la toute première de GK et on dit ok on va faire un truc mais je voulais faire quelque chose qui ne soit pas dans le pariscope car au niveau de l’opulence de la production théâtrale, cela m’écœurait, ça me faisait penser qu’il était complètement inutile de rajouter une œuvre.

Alors, j’ai choisi une forme clandestine qui rappelle les démarches underground. Au moins battre le tambour en silence, c’est plus drôle et c’est en chuchotant que l’on crée de l’attention.

 

Tu en es venu à créer un dispositif théâtral qui permette au spectateur d’être dans un autre mode d’approche du théâtre.

Gabriella Cserhati Oui, j’y crois, que nous pouvons entretenir une relation avec le spectateur dans ce que l’on fait et qu’il ne peut pas vraiment venir consommer notre théâtre. Ceux qui peuvent venir le consommer sont très peu nombreux. Ce sont les férus des spectacles immersifs, les férus d’expériences. Ce n’est qu’eux qui pourraient être dans un mode de consommation d’expériences, les autres sont dans un état d’éveil et sont réceptifs aux propositions.

 

Penses-tu que les spectateurs ont envie de ce type de théâtre aujourd’hui ?

Gabriella Cserhati Je ne sais pas si c’est une question d’envie, je pense que c’est une question d’éducation au théâtre. Je pense qu’au 21è siècle il faut se poser la question « A quoi ça sert ? » Le théâtre est-il pertinent par rapport à la société et quelle est la relation qu’il entretien avec le monde ? Je pense que le théâtre aujourd’hui ne prend pas en compte l’ère dans laquelle il évolue et qu’il devient quelque chose réservé à un certain milieu social malgré tous les efforts que l’on déploie mais on ne prend pas en compte le spectateur…..alors le spectateur évolue ailleurs.

L’ère du numérique est une sacrée nouvelle donne. A l’époque de Stanislavki, on a inventé la photo…c’est ce qui a fait dévier le théâtre…..et à l’époque de Brecht c’était le cinéma.

Dans notre ère numérique, on ne s’adresse plus aux personnes de la même manière…..c’est la relation à l’autre, à soi, à la représentation qui doit primer.

Il amène aussi de gros changements au niveau du type d’attention et si le théâtre reste figé dans un mode opératoire il sera figé alors qu’il est nécessaire qu’il puisse apporter des réponses.

Il y a aussi le côté non rentable qui enlève le côté de la consommation. Cet aspect mercantile et de consommation est enlevé tout de suite. En tout cas, il est pointé. Avec un spectacle pour un spectateur, on défend le côté non rentable. Ça déplace l’aspect de de la consommation.

 

Est-ce que la diffusion du spectacle est facile avec cette non rentabilité ?

Gabriella Cserhati Elle est difficile même mais par contre, nous avons l’avantage d’avoir des partenaires qui nous suivent et qui partagent le projet, nos valeurs ou une envie de nous confronter. Ce sont des partenaires de construction, ce n’est pas non plus une programmation liée à une consommation de spectacles non plus.

 

Tu es sensible à la philosophie de Jacques Rancière. Partages-tu l’idée de vouloir rendre le spectateur émancipé ?

Gabriella Cserhati Oui, carrément, j’adhère. J’adhère aussi avec des réserves car il y a toujours de la manipulation des idées et de la part du pouvoir.

Depuis le début, on est sur une charte au GK qui est « brouiller les frontières entre fiction et réalité », « avoir un nouveau rapport au spectateur », et « la participation sans intrusion » qui est notre blason.

Même si je n’atteins pas l’idéal de Rancière, je crois qu’il y a quelque chose de profondément émancipateur dans ce que l’on fait…car cette micro jauge permet aux gens de se rencontrer eux-mêmes.

Avec le spectacle pour un seul spectateur, il y a quelque chose qui fait que l’on a un autre rapport au spectacle. Les spectateurs savent qu’ils sont seuls, qu’ils sont préparés mentalement. Ce qui est chouette dans notre dispositif, c’est que le spectateur ne va pas être intrusé. Au départ, il arrive avec une inquiétude et cela le met dans un état d’alerte. Il sait qu’il va arriver quelque chose qu’à lui seul. Du coup, ça le met dans un état d’écoute et de disponibilité incomparable. Il faut faire des spectacles dont les gens vont s’en souvenir. Vont-ils s’en souvenir dans un jour, un mois, un an ?

 

Isabelle Hazaël, comédienne de G.K. Collective nous rejoint.

Que penses- tu de l’expression « acteur ignorant » de Brecht ? dans le sens que l’acteur est au service du spectateur ?

Isabelle Hazaël Nous, on est pas du tout là-dedans….on est avec les spectateurs. On a une narration qui est très écrite dans laquelle on inclut la réalité. Forcément, ça modifie un peu l’écriture, mais on inclut toujours la réalité. On fait en sorte de conjuguer. Si on fait abstraction de la réalité, on recrée un quatrième mur d’emblée sans prendre en compte la réalité.

On raconte ce que nous avons envie de raconter mais pas ce que le spectateur a envie d’entendre.

 

Pourquoi faites-vous de la « non intrusion » un emblème de votre groupe ?

Gabriella Cserhati Parce que aujourd’hui, quelque chose de l’ordre de l’intime change de place avec l’ère du numérique. Parce qu’il y a de plus en plus de façades publiques obligatoires avec lesquelles les gens n’ont pas forcément les outils et les méthodes…du coup, c’est très important pour le respect de soi….

On est dans le cadre du soin du spectateur, du « care » à l’américaine mais le concept passe mal en France car on vous associe toujours au théâtre thérapeutique….pourtant l’art peut permettre de redonner une nouvelle place à l’intime. Il sert aux équilibres.

La participation rime beaucoup avec le pouvoir en France. Il est donc important de lui redonner une valeur. Ça demande beaucoup de réflexion sur le théâtre, le travail de l’acteur…. Nous on est vraiment plongé dans ce type de questionnement.

Isabelle Hazaël Pour les acteurs, il n’y a pas de salut, pas d’applaudissements. Nous jouons 7 heures par jour. Si nos copains viennent nous voir, on les met avec d’autres acteurs. On n’est pas là pour se montrer, on est là pour défendre quelque chose.

 

Tu es en train de développer et exporter un nouveau concept de théâtre ?

Gabriella Cserhati Moi je dis que c’est un genre. Ce n’est pas un délire perso. Maintenant, je donne une master class à Avignon sur le théâtre caché. C’est un dispositif qui est maintenant en open source pour toute personne motivée qui souhaite faire du théâtre caché.

 

Roseline Pontgélard


Gabriella CSERHATI – G.K. Collective. (Fr)

PROUST – 7 et 8 juillet

Théâtre caché – Dispositif théâtral pour un spectateur.

Acteurs permanents : Julien Quentin/ Morgane Le Rest/ / Fabien Lartigue/ Csaba Palota ï/ Rachel Huet-Bayelle, Isabelle Hazaël, Quentin Pradelle, Julien Prévost, Arnaud Lesimple, Djamel Afnaï,

Acteurs invités : Juliet Coren-Tissot/ Jérôme Steinberg

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